Par la Rédaction
paru en décembre 2018
L'Âme des Lieux N° 3

      Chambord : La diagonale du roi

      Qu’avait donc en tête François 1er quand il fit construire Chambord ? Léonard de Vinci a-t-il participé au projet ? Alors qu’il fête son 500e anniversaire, le célèbre château livre quelques-uns de ses secrets.
      Par Jean-Sylvain Caillou, archéologue et Dominic Hofbaueur, chercheur

       

      On ne connaîtra sans doute jamais l’effet que produit Chambord sur un visiteur égaré, s’il ne s’attend pas à voir surgir de la cime des arbres cette forêt minérale de cheminées et de tourelles, cette ville aérienne suspendue aux nuages, défiant à la fois la pesanteur et le temps. Peu d’édifices saisissent à ce point notre imaginaire, ou touchent aussi profondément le coeur humain, dans un battement stupéfait et exalté. Plus qu’un monument, Chambord est un site tout entier. Au sortir de la vaste forêt qu’il faut traverser pour l’atteindre, la silhouette irréelle du palais de François 1er, cernée par un monde d’ombres et de feuillages, s’impose aujourd’hui au visiteur dans les mêmes termes qu’autrefois. (…) L’intérieur de ce parc est rempli de forêts, de lacs, de ruisseaux, de pâturages et de lieux de chasse, et au milieu s’élève l’édifice avec ses créneaux dorés, ses ailes couvertes de plomb, ses pavillons, ses terrasses et ses corridors, ainsi que les romanciers nous décrivent le séjour de Morgane ou d’Alcine. (…) J’ai vu dans ma vie plusieurs édifices magnifiques, mais jamais aucun plus beau ni plus riche », écrit Girolamo Lippomano, ambassadeur de Venise, en 1577.

      Chambord miroir. ©DOMINIC HOFBAUER

      Des archives dispersées et perdues


      C’est un fait : des commentaires d’ambassadeurs d’autrefois a  l’éblouissement des touristes d’aujourd’hui, la fascination qu’exerce Chambord sur le coeur humain ne connaît pas d’âge ou de frontières. Commencé vers 1519, le palais de François 1er suscite l’admiration dès l’origine. Dès l’époque de sa construction, sa réputation franchit les frontières de l’Europe. Ainsi, en 1532, le château – alors loin d’être achevé – connaît déjà la gloire littéraire dans Gargantua en inspirant François Rabelais dans sa description de l’abbaye de Thélème. Par ailleurs, l’impression que laisse l’édifice sur Marie de Hongrie, par la voix de son frère l’Empereur Charles Quint qui y fut accueilli par François 1er en 1539, est telle qu’elle commande alors deux copies des plans du château pour son propre compte.« On croirait que la pierre docile s’est ployée sous le doigt de l’architecte : elle paraît, si l’on peut dire, pétrie par les caprices de son imagination. (…) cela semble une pensée fugitive, une rêverie brillante qui aurait pris tout à coup un corps durable : c’est un songe réalisé », écrit Alfred de Vigny dans Cinq Mars en 1826. Il ajoute, « on conçoit à peine comment les plans furent tracés et dans quels termes les ordres furent expliqués aux ouvriers ». On ne saurait mieux le dire. En effet, cinq siècles après le début de la construction de Chambord, les historiens doivent composer avec une handicapante carence documentaire, héritée d’un temps où l’administration centrale des bâtiments du roi n’existait pas encore, et affronter une triste réalité : les archives relatives à la construction du château ont été dispersées et perdues. Ainsi, malgré sa réputation internationale et son inscription au titre du patrimoine mondial sur la liste de l’UNESCO, malgré la familiarité de sa silhouette, la célébrité de son spectaculaire escalier à double révolution ou la renommée des monarques qui, de François 1er à Louis XIV, y ont associé leur destin, Chambord demeure une construction énigmatique et insaisissable. Quelle était la fonction de ce palais érigé dans un marécage, loin des centres de pouvoir, où François 1er lui-même ne passa que quelques nuits ? Quelle fut la chronologie des différents projets qui se sont succédé – voire affrontés – pour aboutir au château que nous connaissons aujourd’hui ? Plus crucial encore : qui fut l’architecte de cette construction prodigieuse ? Autant de questions qui tiennent les chercheurs d’hier et d’aujourd’hui en haleine.




      Vue depuis les terrasses de la façade sud. ©GUILLAUMEPERRIN

      Une lettre signée de la main de François Ier


      Parmi les quelques certitudes dont on dispose – tout de même – sur Chambord, et les archives les plus anciennes auxquelles il est possible de remonter, figure une lettre qui désigne le responsable du chantier de construction. Elle date de 500 ans : « Bon, vertueux et nottable personnaige, en ce cognoissant, expérimenté et en qui avons toute seureté et fiance …, confions à plain à vos sens, prudence, loyauté, preudhommie, diligence et longue expérience …, superintendance d’un bel et somptueux édiffice au lieu et place de Chambort … selon l’ordonnance et devis que nous en avons fait. »


      Daté du 6 septembre 1519, ce courrier élogieux signé de la main de François 1er constitue ainsi le plus ancien document connu ayant trait à la construction du château. Son destinataire, François de Pontbriand, est un habitué des chantiers royaux de Louis XII à Loches et à Blois, où il est également chargé par François 1er de superviser les nouvelles constructions. On voit ainsi que le projet de Chambord prend forme dans les jeunes années du roi, alors tout auréolé de la gloire de sa victoire à Marignan, pétri d’idéal chevaleresque, comptant parmi les derniers rois à prendre physiquement part aux combats, passionné de littérature et de bâtiments. En plus de Chambord, l’intérêt de François 1er pour l’architecture s’exprime tout au cours de sa vie, dans les chantiers d’Amboise, Blois, du Louvre, Villers-Cotterêts, Saint-Germain-en-Laye, Fontainebleau. Sa Majesté a dessiné de sa propre main un grand édifice et dit vouloir le faire exécuter. Il se trouve que d’ordinaire Elle dessine des projets dans tous les lieux où Elle se rend », écrit l’ambassadeur de Mantoue en 1539.


      L’intérêt du roi pour son « astelier de Chambort » est marqué dès 1519 par sa présence sur le site du futur palais. L’examen de l’espace à délimiter pour la constitution du parc et le piquetage des frontières du domaine sont aussi effectués « par nous-même, et en nostre personne ». Par la suite, les visites répétées du roibâtisseur sur le chantier se traduisent par des encouragements financiers en direction des ouvriers, afin qu’ils « fussent plus enclins à faire dilligence audict ediffice » et en accélèrent l’exécution.


      N’est-ce pas ainsi dans la tête du roi-bâtisseur qu’il faudrait pouvoir entrer pour percer le secret de ses projets ? De passage au château, sa soeur Marguerite de Navarre lui fait part, dans une lettre de 1531, de sa « grande envie (…) de voir Chambord, que j’ai trouvé tel que nul n’est digne de le louer que celui qui l’a fait, qui par ses oeuvres parfaites fait admirer sa perfection. Voir vos édifices sans vous, c’est un corps mort, et regarder vos bâtiments sans ouïr en cela vos intentions, c’est lire en hébreu ».



      Symétrie centrale ou axiale


      Parmi les énigmes que pose Chambord aux chercheurs et aux historiens d’aujourd’hui, l’inexplicable dissymétrie du château et les incohérences du plan se sont vues éclairées par les conclusions de recherches archéologiques menées de 1997 à 2007 dans… les latrines souterraines du palais. C’est en effet dans le sous-sol, en s’approchant des maçonneries du château les plus anciennes, que les archéologues ont pu mettre au jour l’existence d’un plan originel différent du plan actuel.


      Contre toute attente, ce projet respectait un principe de symétrie tout à fait particulier et sans équivalent pour cette époque : une symétrie centrale. Contrairement au plan actuel qui peut se replier selon une symétrie axiale comme les ailes d’un papillon, le plan d’origine était organisé selon une symétrie centrale, où chaque élément du plan se reproduit à l’opposé par rapport au point central, à l’image d’une croix gammée ou d’un triskell breton, par exemple. La disposition du système de latrines dans chaque tour a ainsi révélé l’existence d’un plan initial abandonné, dessiné comme s’il était animé d’un mouvement giratoire. Selon ce plan en hélice – aujourd’hui disparu – les quartiers d’appartements du château gravitaient autour de l’escalier à double révolution, pivot central sur lequel prenait appui la rotation de tout l’édifice dans un mouvement perpétuel. Éclairé par ces découvertes, le palais de François 1er à Chambord apparaît ainsi « d’une intelligence de conception encore plus aiguë que ce qu’on en connaissait. (…). L’un des édifices les plus imaginatifs et les plus intrigants qu’ait produit l’humanité », selon la formule de Jean d’Haussonville1, livrant l’image d’une société idéale assujettie autour de l’image du souverain. Couronnant le prodigieux escalier central qui mène aux terrasses, la lanterne centrale concentre en effet tous les symboles monarchiques : les monogrammes royaux côtoient de colossales salamandres, sous l’égide d’une fleur de lys imposante et solennelle. Le roi trône ainsi symboliquement au coeur d’une architecture votive qui – au sens propre comme au sens figuré – accumule les révolutions.


      Se déployant autour de l’escalier central, les quatre vastes vestibules en forme de croix empruntent – pour la première fois dans un édifice civil – à l’architecture religieuse, et s’ouvrent par quatre portes triples sur les « quatre parties du monde » telle la Jérusalem céleste décrite dans l’Apocalypse de saint Jean. Faut-il y voir un transfert de sacralité, une récupération de la symbolique religieuse au profit du pouvoir royal ? Le château de Chambord représente-t-il la Cité promise ? Évincé du titre d’empereur par son rival Charles de Habsbourg, roi d’Espagne élu à la tête du Saint Empire germanique, François 1er se rêve-t-il comme le chef politique et militaire de toute la chrétienté ?


      La singularité de l’édifice relance alors une éternelle interrogation : à qui doit-on cette construction hors du commun, cette cathédrale monarchique à la fois cérébrale et aérienne ?




      L’escalier à double révolution, surmonté d’un plafond à caissons et d’une lanterne. © DOMAINE NATIONAL DE CHAMBORD / SOPHIE LLOYD.

      L’ombre de Léonard


      C’est à la fin du xixe siècle que l’hypothèse d’une influence de Léonard de Vinci dans la conception du programme architectural voit le jour. D’abord timide, elle s’installe dans le courant du xxe siècle avec de plus en plus de conviction. Léonard de Vinci travaille en effet pour François 1er à partir de 1516 à Amboise, où il s’éteint en mai 1519, quelques mois seulement avant le lancement du chantier de Chambord. L’acte de décès le décrit comme le premier peintre, ingénieur et « architecteur » du roi, et il bénéficiait à ce titre d’une rente annuelle et à vie.


      Or, par leurs similitudes, de nombreux aspects du château trouvent des échos dans « l’architecture de papier » de Léonard. Par exemple, les édifices à plan centré et les escaliers à multiples volées semblent avoir constitué d’inépuisables sujets d’études et de variations dans ses carnets de croquis. En particulier, son étude pour un escalier à quatre volées de marches renvoie à la description que fait Andrea Palladio d’un escalier à quatre révolutions qui se trouverait, raconte l’architecte italien, au centre du palais du roi de France à « Sciambur ». Enfin, des parentés ont été établies entre l’ingénieux système d’étanchéité des toits-terrasses de Chambord et certains croquis de Léonard.


      En réalité, c’est peut-être moins dans les dessins de l’architecte que dans les travaux de l’ingénieur que l’étrange plan rotatif de Chambord trouve des résonances attendues : lorsque les pales du plan se mettent en mouvement, le château n’apparaît-il pas soudain – sous le regard d’un technicien – comme une construction organique et articulée, un puissant automate alimenté par la turbine de l’escalier et de son noyau central, comme une forme de transcription à l’architecture des principes dynamiques universels que Léonard étudie dans les domaines de l’hydraulique ou de l’aérologie ?


      Faut-il ainsi imaginer Léonard de Vinci en concepteur omnipotent et solitaire du projet de Chambord ? Ou bien faut-il se représenter un projet hybride sur lequel se penchent de multiples intervenants – dont François 1er lui-même – dans une conception collégiale et évolutive du projet ? Selon toute vraisemblance, la participation de Léonard au projet de Chambord est vouée à demeurer pour toujours à l’état de soupçon. En attendant, il est permis de rêver : le château lui-même, tremplin de l’imaginaire, nous y invite sans faillir depuis cinq siècles.


      1. Directeur général du Domaine national de Chambord.


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