Par la Rédaction
paru en octobre 2018
L'Âme des Lieux N° 2
    • De Gaulle : Lille et Colombey-les-Deux-Églises
    • Georges Pompidou : Orvilliers et Cajarc
    • Giscard d’Estaing : l’Auvergne en héritage
    • Mitterrand : la Nièvre, Latche, Solutré
    • Chirac : les palais nationaux et la Corrèze.
    • Sarkozy : Paris et… le cap Nègre.
    • François Hollande : la Corrèze.
    • Emmanuel Macron : villégiature au fort de Brégançon 

    Les présidents de la République et leurs lieux fétiches

    Le 4 octobre 1958 était proclamée la Ve République. L’occasion de visiter quelques lieux emblématiques des huit présidents.
    Par Jean-Pierre Bédéï, journaliste

    La Boisserie, résidence du général de Gaulle à Colombey-les-deux-églises. DR

    De Gaulle : Lille et Colombey-les-Deux-Églises


    Charles de Gaulle est né le 22 novembre 1890 à Lille au domicile de sa grand-mère, rue Princesse, dans un quartier bourgeois. La maison est de bon goût, dotée d’un agréable jardin et d’une cour dont la façade est ornée d’une statuette de Notre-Dame-de-la Foi. Le jeune Charles ne vivra que quelques semaines à Lille avant de gagner la capitale avec ses parents. Mais il ne rompra jamais totalement avec ses racines nordistes. Car, enfant, il reviendra souvent passer des vacances dans la maison de la rue Princesse. Et quand, plus tard, devenu président de la République, on lui demande où il aimerait « se retrouver », il répond : « La rue Princesse, à Lille, où je suis né, mais je sais que je n’y reviendrai jamais. »

    Un autre lieu est plus encore attaché au « Général ». C’est la Boisserie, à Colombey-les-Deux Églises, dans le climat rude de la Haute-Marne. De Gaulle devient propriétaire en 1934 de cette ancienne brasserie située au milieu d’un parc boisé de deux hectares. Après la Seconde Guerre mondiale, la Boisserie est aménagée et devient le lieu-refuge où le couple se retire durant la traversée du désert politique du Général sous la IVe République ; puis où il reviendra passer ses week-ends et ses vacances lorsqu’il logera à l’Élysée. C’est aussi un lieu d’écriture pour le mémorialiste de Gaulle. De la grande tour de la bâtisse, le Général fait son bureau. Il y rédige ses Mémoires de guerre, ses Mémoires d’espoir, ainsi que ses principaux discours. « Là, regardant l'horizon de la terre ou l'immensité du ciel, je restaure ma sérénité », écrira-t-il. La Boisserie n’est réservée qu’à un usage privé et familial. Une exception néanmoins : l’invitation par le couple de Gaulle du chancelier allemand Konrad Adenauer les 14 et 15 septembre 1958 pour marquer les premiers pas de la réconciliation entre les deux pays. Le Général meurt dans sa bibliothèque, terrassé par un malaise. Il est enterré à Colombey comme il l’avait souhaité. Propriété de la famille de Gaulle, la Boisserie est inscrite aux monuments historiques et ouverte au public. Un mémorial Charles de Gaulle perpétue également le souvenir de l’ancien président de la République à Colombey.

    Georges Pompidou : Orvilliers et Cajarc


    Habitant quai de Béthune, sur l’île Saint-Louis, à Paris, Georges Pompidou acquiert une propriété à Orvilliers, à l’ouest des Yvelines en 1954, alors qu’il est banquier. Un ancien relais de poste dénommé la Maison-Blanche en raison de la couleur de ses murs. C’est là que, jusqu’à son élection à la présidence de la République en 1969, il a l’habitude de passer ses week-ends en compagnie de sa famille et de ses amis, avec lesquels il peut jouer au croquet dans le jardin, au billard dans le vaste salon où ce féru de littérature lit également des poèmes. Ambiance cosy à l’abri des remous de la politique. Mais Pompidou n’oublie pas ses racines provinciales. Né à Montboudif, en Auvergne, il aime se replonger dans cette France profonde et paysanne. C’est pourquoi, au début des années 1960, il achète une maison à Cajarc dans le Lot. Son fils, Alain, expliquera : « Mon père avait toujours voulu avoir des terres, pouvoir bénéficier d’un potager, d’un verger et élever des moutons… » À Cajarc, le Président donne l’image d’un gentleman- farmer sensible aux plaisirs champêtres simples, rentrant du bois, scrutant ses moutons, sa légendaire cigarette au coin des lèvres. À une époque où l’image commence à devenir prégnante dans la vie politique, il fait de cet attachement à la ruralité un atout. Mais Pompidou meurt avant la fin de son mandat présidentiel. Il ne sera pas enterré dans la commune lotoise mais à Orvilliers. En revanche, une « Maison des Arts Georges et Claude Pompidou » a été fondée à Cajarc dont Claude Pompidou a été la présidente d’honneur.

    Giscard d’Estaing : l’Auvergne en héritage


    Valéry Giscard d’Estaing est le seul président de la Ve République à être né à l’étranger. Il a vu le jour à Coblence en Allemagne, le 2 février 1926 avant que, quelques mois plus tard, l’Inspection des finances ne mute son père à Paris. Mais c’est dans le Puy-de-Dôme qu’il constitue son fief électoral puisqu’il y sera élu député à partir de 1956, maire de Chamalières (1967-1974) puis président du conseil régional d’Auvergne (1986-2004) « Mon attachement à l'Auvergne est non pas d'origine politique mais génétique ! » expliquera-t-il. Il voit dans ce département un retour à ses racines familiales puisque son arrière-grand-père, Agenor Bardoux a été maire de Clermont-Ferrand, député, et que son grand-père Jacques Bardoux a été aussi parlementaire. Giscard s’est enraciné dans le patrimoine local et familial en héritant du château de Varvasse que son père Edmond avait acquis à Chanonat en 1930. Ce château de 1 200 m2 habitables, avec douze chambres donnant sur un parc de 15 ha avec jardin à la française, prairie et bois, comprend des salons de styles Louis XVI, Empire et Napoléon III. Il est considéré comme une « résidence de campagne » par la famille Giscard d’Estaing. Mais il accueille aussi des hôtes prestigieux comme le diplomate américain Henry Kissinger, le chancelier allemand Helmut Kohlet même Nicolas Sarkozy, lors de la campagne présidentielle en 2007. En 2012, Giscard vend aux enchères le mobilier pour une valeur de 650 000 euros.

    Sept ans plus tôt, il a acheté avec son frère Olivier un manoir classé monument historique, le château d’Estaing en Aveyron, construit entre le xve et le xviie  siècle. Il s’y rend deux fois par an en famille. Cet édifice a appartenu à une famille qui a donné des personnages illustres à la France, tel Tristan d’Estaing qui s’est distingué à la bataille de Bouvines. Mais elle ne constitue pas une ascendance des Giscard[1]. Ouvert à la visite, le château a vocation aussi à promouvoir, dans le cadre d’une exposition permanente, l’action de « Valéry Giscard d’Estaing, un homme au service de la France et de l’Europe ».

    Mitterrand : la Nièvre, Latche, Solutré


    Il est certainement le président qui a noué le plus grand nombre de points d’attaches avec la province. Natif de Jarnac en Charente, François Mitterrand est parachuté dans la Nièvre pour conquérir une circonscription a priori impossible à gagner, mais il déjoue les pronostics et enlève un siège de député le 10 novembre 1946. Il fait de ce département son fief en devenant maire de Château-Chinon (1959-1981), président du conseil général (1964-1981). Il loge alors à l’auberge du Vieux Morvan à Château-Chinon dans la chambre 15, austère, dont la fenêtre donne sur les monts du Morvan. C’est là qu’il apprend sa victoire historique à la présidentielle de 1981, dans la liesse générale. Aujourd’hui, l’auberge a repris paisiblement sa vocation d’hôtel de passage.

    Mais Mitterrand, c’est aussi Latche, cette ancienne maison de gemmeurs[2] du xviiie siècle flanquée de sa bergerie, perdue dans la forêt des Landes près de Hossegor, achetée en 1965. Une demeure largement ouverte à la famille, aux amis, aux journalistes, mais aussi à certaines personnalités politiques comme Mário Soares, chef d’État portugais, Felipe Gonzales, chef du gouvernement espagnol, Willy Brandt, chancelier fédéral d’Allemagne, son successeur, Helmut Schmidt, et le suivant, Helmut Kohl, Shimon Perez, Premier ministre israélien, Mikhaïl Gorbatchev. Latche est aussi un lieu de repos et de réflexion au milieu de la nature pour François Mitterrand si attaché à ses arbres. « Même les pires informations qu’on pouvait recevoir y semblaient un peu amorties », témoignera son fils Gilbert.

    Enfin, François Mitterrand a un rite : il gravit la roche de Solutré (493 m) en Saône-et-Loire, le jour de la Pentecôte. Dans cette ascension, muni d’un bâton, il est suivi par une cohorte d’amis, de courtisans et de journalistes. Il se livre à ce pèlerinage depuis 1946, respectant un engagement pris avec son beau-frère Roger Gouze et un groupe de Résistants. C’est dans cette région qu’il s’était réfugié après son évasion pendant la Seconde Guerre mondiale, et qu’il avait ensuite rencontré son épouse Danièle.

    Mitterrand est enterré à Jarnac où sa maison natale, rénovée, est classée à l’inventaire des monuments historiques et a reçu le label de « Maison des Illustres ».

    Chirac : les palais nationaux et la Corrèze.


    Jacques Chirac présente la particularité d’avoir très tôt habité dans les palais nationaux au gré de ses fonctions de ministre, Premier ministre, président de la République, se repliant à la mairie de Paris lorsqu’il ne siégeait pas au gouvernement. Mais ses origines familiales – ses deux grands-pères étaient directeurs d’école respectivement à Brive-la-Gaillarde et à Sainte-Féréole où le jeune Jacques a été en classe – l’ont incité à s’implanter politiquement en Corrèze, y menant une longue carrière de député et de président du conseil général. Il acquiert le château de Bity, en 1969, sur la commune de Sarran. La superficie du domaine s’étend sur plus de dix hectares. « Cette demeure, construite au xvie siècle, rénovée, comporte un rez-de-chaussée de quatre pièces, premier étage de six pièces, grenier sur le tout, auxquels s’ajoutent une maison de gardien et dépendances, cour, jardin. » Elle est meublée de nombreux objets rapportés de voyages à l’étranger. Pour les Chirac c’est un havre de paix familial. Mais l’ancien président de la République y a reçu aussi le président chinois Jiang Zemin en 1999.

    Sarkozy : Paris et… le cap Nègre.


    Nicolas Sarkozy a toujours détesté passer plus d’une journée en dehors de Paris. Ses lieux de prédilection sont donc Neuilly dont il a fait de la mairie sa rampe de lancement politique pour parvenir à l’Élysée, le XVIe arrondissement où il habite avec son épouse Carla Bruni… et enfin la résidence secondaire de celle-ci au cap Nègre dans le Var. Lors de ses vacances, il y reçoit ses amis politiques, des vedettes du show-biz, qui se côtoient parfois comme lorsque Jean-Louis Borloo et Leonardo DiCaprio s’y sont retrouvés lors d’une soirée.

    François Hollande : la Corrèze.


    Né à Rouen, François Hollande fait ses études à Neuilly où sa famille s’est installée à la fin des années 1960. En 1981, il est parachuté en Corrèze pour aller défier Jacques Chirac dans sa circonscription. En 1988, il est élu député dans une autre circonscription du département et s’enracine politiquement au point de devenir maire de Tulle, puis président du conseil général. Hollande partage alors sa vie entre Paris et la Corrèze. Il loge dans une chambre modeste à Tulle. Après son départ de l’Élysée, c’est à Tulle qu’il a réservé sa première sortie publique. Il a déclaré alors vouloir acheter une maison dans cette Corrèze qu’il a si longtemps sillonnée, croisant souvent le couple Chirac.

    Emmanuel Macron : villégiature au fort de Brégançon 


    N’ayant jamais été un élu local, Emmanuel Macron ne peut se revendiquer d’un fief électoral susceptible de l’identifier à un département ou une ville. Né à Amiens où il passé sa jeunesse, il conserve quelques attaches dans les Pyrénées, à Bagnères-de-Bigorre, où, enfant, il séjournait dans la maison familiale de sa grand-mère maternelle lors des vacances scolaires. Il possède une résidence secondaire au Touquet avec son épouse Brigitte. Mais depuis qu’il a été élu président de la République, il lui est difficile de s’y retirer en toute tranquillité. Alors le couple Macron semble avoir adopté le fort de Brégançon, résidence officielle d’été des présidents de la République, à Bormes-les-Mimosas, dans le Var. Cette propriété ressemble à une grande bastide. Elle a été entièrement redécorée par Anne-Aymone Giscard d'Estaing dans un genre néo-provençal. En remettant Brégançon au goût du jour, Macron n’entend pas seulement jouir d’une vue imprenable sur la Méditerranée, il veut aussi s’ancrer dans l’histoire de la Ve République en se plaçant dans les pas de ses prédécesseurs qui l’ont plus ou moins brièvement occupé, à commencer par le général de Gaulle qui en avait fait une résidence présidentielle.

     

    [1] Ce n’est qu’en 1922 qu’Edmond Giscard, le père de Valéry, et sa famille ont obtenu le droit de changer officiellement leur patronyme pour y accoler d’Estaing. Ils faisaient référence ainsi à celle qu’ils considèrent comme leur dernière aïeule en ligne féminine, Lucie-Madeleine d'Estaing de Réquistat du Buisson, morte en 1844.

    [2] Travailleurs forestiers chargés de récolter la résine sur les pins.

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