Par la Rédaction
paru en septembre 2018
L'Âme des Lieux N° 1

      Garçons/filles : géographies du genre dans la cour d’école

      Par Émilie et Joseph Viney, géographes

      La sonnerie a retenti. L’atmosphère silencieuse et suspendue du temps de la classe laisse place aux bousculades des écoliers pressés de sortir. Les enfants, leurs institutrices et instituteurs investissent la cour de l’école primaire Providence, dans le 13ème arrondissement de Paris. Il est 10h00, le soleil brille. Quelques arbres offrent une ombre bienveillante. La cour forme un « U ». Le mur qui séparait la cour des garçons et la cour des filles a disparu dans les années 1970. Il n’en reste plus qu’une marque au sol à peine visible. S’il existe deux écoles accolées (A et B) qui se partagent la cour en alternance, les raisons de cette bipartition de la structure de l’école sont à rechercher sur la façade du bâtiment : on peut encore y lire « école des garçons » pour l’école A et « école des filles » pour l’école B. Et pour cause : en France, il faut attendre les années 1960 pour que l’école primaire mixte se généralise alors même que des pédagogues anarchistes avaient appelé à la coéducation des filles et des garçons dès le XIXème siècle.

       

      En France, il faut attendre les années 1960 pour que l’école primaire mixte se généralise


      Qui n’a pas souvenir de sa cour d’école ? Ce lieu où s’est effectuée en partie notre socialisation que l’on a cru loin du regard des adultes. Un espace que nous avons investi d’émotions (positives ou négatives) et qui nous semblait dévolu, réservé... ou presque. Là, nous avons expérimenté les liens complexes qui nous lient aux autres, et notamment les relations filles-garçons, filles-filles et garçons-garçons. Sans nous douter que la différenciation des sexes résultait aussi d’un produit social.

      Du point de vue adulte, la cour d’école à l’heure de la récréation est un grand « dérangement ». On y court « dans tous les sens », on s’y interpelle, on discute, on lit, on se tape, on se fait mal, on pleure, on se réconcilie, on rit. Espace qui apparaît faussement indiscipliné : en réalité des espaces y ont été délimités (« espace des jeux de ballon », « espace calme », ou encore « espace de jeux divers ») pour permettre la coexistence de pratiques des lieux parfois antagonistes. Ces marquages invisibles sont connus des enfants, qui se déplacent de l’un à l’autre en tenant compte de ses frontières perméables et mouvantes.

      École primaire Providence, Paris 13ème


      Une des astuces mises en œuvre par les adultes de l’école pour canaliser tout ce « dérangement » est de mobiliser du matériel : celui-ci permet d’occuper tous les enfants sans distinction de genre. Lorsque les cerceaux multicolores et les cordes sont de sortie ils sont utilisés de façon indifférenciée par les filles et les garçons. À un détail près, les cordes bleues sont choisies par les garçons quand les roses sont préférées par les filles... On ne se défait pas facilement des stéréotypes de genre.

      Car les cours de récréation dessinent encore des géographies du genre bien particulières, en 2018 : filles et garçons ne s’y répartissent pas de façon aléatoire. Regardons-les prendre possession des lieux. Quand les garçons occupent une large partie du fond de la cour pour jouer au foot, les filles semblent se cantonner aux espaces restants : sur les bords, dans des espaces de repli, sous un porche, sous les fenêtres. Là, à l’abri des balles et des courses effrénées des garçons, elles peuvent s’installer. À la question : « pourquoi ne jouez-vous pas au football ? », les réponses fusent : « les garçons ne veulent pas ! », « nous sommes nulles au foot ! », « nous courons moins vite ! ». La géographe Edith Maruéjouls[1] le rapporte également dans ses enquêtes menées en milieu scolaire : garçons et filles ne pratiquent pas de la même manière l’espace que constitue une cour de récréation, et la différence de sexe détermine physiquement la place de chacun dans cette micro-société. Les filles pratiquent ainsi des stratégies d’évitement et de contournement de certains espaces. Elles s’inventent un jeu de balle où il n’est pas nécessaire de courir et où, dans un cercle formé par leurs corps, elles édictent leurs règles du jeu, dont les garçons sont exclus. Pourtant elles continuent d’être vigilantes. L’une d’elles s’exclame : « Attention ! Les garçons vont nous piquer la balle ! ».

       

      Dans la cour de récréation, la différence de sexe détermine physiquement la place de chacun dans cette micro-société


      Au cours du temps, malgré les effets passagers de mode, les jeux ont peu changé dans la cour d’école et la différenciation binaire homme/femme se perpétue : comme il y a trente ou cinquante ans, les garçons continuent à jouer au foot, les filles à l’élastique ou à la marelle. Les jeux reproduisent encore des stéréotypes (hétéro)sexistes : comme « jouer au papa et à la maman » par exemple.

      Pourtant, jouer, c’est « jouer à », mais c’est aussi la possibilité de « se jouer de ». On « joue au papa et à la maman », sans que les rôles « traditionnels » du père et de la mère soient attribués en fonction de l’identité de genre. Les enfants peuvent inventer et se réinventer : devenir le temps d’une récré « un Légendaire » (Les Légendaires sont des personnages de bande-dessinée où des enfants parfois « humanimal » vivent des aventures dans des mondes alternatifs). Jouer aux cavaliers et aux chevaux en mobilisant les cordes et les cerceaux.

      Les jeux peuvent alors être « dégenrés », les lignes bousculées : postures genrées et dégenrées s’expérimentent tour à tour, se testent. Il existe une possibilité à l’hétérotopie comme l’écrit Michel Foucault[2], à un « contre-espace », où l’ordre dominant peut être remis en cause, où l’évasion (par la production d’imaginaires) est possible. Espace de l’enfermement, la cour d’école peut aussi se révéler comme un espace de transgression à l’assignation de genre. Un lieu formidable d’expérimentation des libertés.

       

      [1] Edith Maruéjouls a participé à une émission sur la cour de récréation le 30 mars 2018 intitulé « Cours d’égalité à la récré ». A retrouver sur :  https://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-de-la-redaction/cours-degalite-a-la-recre

      [2] Hétérotopie : du grec topos (lieu) et hetero (autre). Michel Foucault (2009) « Les hétérotopies » in Le corps utopique, les hétérotopies. Texte prononcé lors de la conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967.

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